« Je me souviens de ces années où, presque violemment, l'innocence
rayonnait sur le visage de ces enfants, sautillant et riant gaiement sans se
soucier de leur futur. Ils allaient à l'école et apprenaient leurs leçons avec
plus ou moins de volonté, rentraient chez eux pour l'heure du goûter, se
postaient devant leur émission pour bambins favorite et allaient se coucher
à vingt heures, redoutant l'arrivée impromptue du marchand de sable.
Celui-ci, sur ses pattes de velours, venait les bercer et déposait sur leurs
petits yeux fatigués des baisers pleins de rêves réconfortants. Et puis...
Et puis vient un triste jour où on leur annonce que ce prince du sommeil,
ainsi que la petite souris et le père Noël, n'existent pas. Parade alors
devant eux leur première ère de désillusion : « Calomnies, que tout cela !
Ils nous ont pris pour des imbéciles » pensaient-ils alors, avec des mots
certainement moins crus ; Le temps passe et le deuil est fait. Ce ne fut
qu'un choc passager, sans traces, car il fallait laisser de la place pour les
autres cicatrices ; celles qui seront engendrées par les innombrables épreuves
généreusement offertes par leur nouvelle vie d'adolescent.
« Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage, traversé ça et là par de
brillants soleils ; ». Ainsi parlait ce talentueux Charles Baudelaire dans
un de ses poèmes dédié aux délicieuses et féroces Fleurs du Mal que je tiens
en ce moment même entre mes mains abîmées. Abîmées, fatiguées, blessées
d'avoir dû m'aider à m'agripper sur la corde de mon existence sans lâcher prise ;
car bien des fois, j'ai glissé : nombreuses ont été mes envies désespérées de
tout abandonner, de me laisser flotter et tomber jusqu'au fin fond du gouffre,
dans les profondeurs des abysses de ma douleur. Mais le désir d'atteindre
mes buts a eu raison de mes écarts. Mon poignet sera toujours présent
pour me rappeler qu'il y eut un temps où je me laissais écraser par mes peines,
cherchant inconsciemment un moyen d'évacuer mes cris intérieurs -
doux chants murmurant à l'intérieur de mes oreilles lors de mes nuits noyées
par mes larmes, tranchantes comme des poignards. Ces souvenirs et ses
ressentis que j'aurai préféré ne pas avoir, peut-être m'ont-ils empêché de sombrer
dans la niaiserie la plus pitoyable qui soit. Peut-être aussi m'ont-ils ouvert les yeux,
donné une certaine lucidité qui me sera incontestablement utile à l'avenir.
Et alors, peut-être m'ont-ils également appris à soulever des montagnes, à traverser
une forêt de ronces, à nager dans un océan de piranhas et à y arriver, non sans plaies,
mais vivante. Oui, je crois qu'il s'agit de ça et de rien d'autre. Vivre serait un bien
grand mot, prétentieux et dénué de véritable sens pour m'exprimer. Alors disons
simplement que je survis en terrain miné, dans un milieu instable,
communément appelé « Vie » .
Qui m'aime me suive. »
● Daphné H. (c) Copyright 2007 ●